Important : selon le contexte harmonique, les jazzmen utilisent différemment un même mode !
En effet, si la progression d’accords est tonale, elle ne répond pas aux mêmes règles qu’une progression modale. Il est normal d’adapter les outils qu’on utilise aux deux cas de figure.
Si cela vous dit quelque chose, c’est que je vous l’ai déjà montré dans le 4e article de ce cursus. Adressons de nouveau ce point crucial avec l’exemple précis des modes de la gamme majeure.
Comment utiliser les modes de la gamme majeure pour la musique tonale ?
En musique tonale, les jazzmen utilisent les modes de la gamme majeure en tant que gammes relatives aux degrés de la tonalité de la progression d’accords.
Pour un degré donné, ils cherchent à utiliser le mode le plus adapté pour exprimer sa couleur d’accord.
Généralement, les jazzmen improvisent en exprimant le mode sous forme de gamme, ce qui permet de longues phrases en croches linéaires, et virtuoses !
Voici le chemin de pensée pour relier les bons modes aux bons degrés de la tonalité :
Dans ce cursus, nous considèrerons seulement la tonalité majeure.
Une tonalité majeure consiste en une tonique et sa gamme majeure.
On se sert des notes de la gamme pour construire :
- les mélodies ;
- les accords qu’on appelle « degrés ».
Les degrés de la tonalité sont obtenus en prenant chaque note de la gamme qui deviennent les fondamentales des accords :

Et pour le reste, on empile des notes (toujours prises au sein de la gamme fondatrice de la tonalité) par-dessus, par intervalles de 3ces :

Passons au modes. Comme la tonalité majeure se base sur la gamme majeure, ce sont les modes de cette gamme que nous allons utiliser pour en exprimer les degrés.
Pour obtenir les modes de la gamme majeure :
On prend une gamme majeure, on isole chacune de ses notes qui deviennent les 1res de nouveaux modes :

Et on déroule le reste de la gamme de départ à partir de chacune :

Pour résumer :
Pour obtenir les degrés, on prend chaque note de la gamme majeure fondatrice de la tonalité, et on construit des accords en empilant les notes de cette gamme ;
Pour obtenir les modes de la gamme majeure, on prend chaque note de la gamme majeure et on déroule la gamme de départ à partir de chacune d’elles.
Donc, pour chaque :
On prend la gamme majeure —> on isole chacune de ses notes —> on construit soit des accords, soit des gammes.
Le procédé est similaire ! Il est donc naturel qu’un mode obtenu à partir d’une note spécifique de la gamme majeure soit approprié pour exprimer le degré construit à partir de cette même note.
Autrement dit :
- le mode qu’on obtient à partir de la 1re note de la gamme est approprié pour exprimer l’accord obtenu avec la 1re note de la gamme (« Ier degré ») ;
- le mode qu’on obtient avec la 2de note de la gamme soit approprié pour exprimer l’accord obtenu avec la 2de note de la gamme (« iid degré »).
- Et ainsi de suite…
Exprimé sous forme de règle générale :
Le Xe mode de la gamme majeure est approprié pour exprimer le Xe degré de la tonalité majeure.
Prenons un exemple pour vérifier cette théorie !
Un exemple avec le 3e mode de la gamme majeure, le mode Phrygien
Le cadre :
Nous sommes en Do majeur, la note Do est notre tonique et la gamme majeure commencée par Do est notre réservoir de notes à partir duquel écrire des mélodies et former des accords :

Nous voulons improviser sur une progression d’accords mettant en scène le iiie degré de la tonalité.
Dans un premier temps, construisons-le. Il suffit de prendre la gamme de départ, sélectionner la 3e note, puis empiler des notes de la gamme par intervalles de 3ces par-dessus. Empilons-en 3 pour former un accord à 4 sons :

Cela donne E-7.
Dans notre improvisation, nous voulons jouer une gamme exprimant la couleur de cet accord.
Selon la formule ci-dessus : « le 3e mode de la gamme majeure est approprié pour exprimer le iiie degré de la tonalité majeure ».
Notre tonalité est Do majeur, il faut donc créer le 3e mode de la gamme de Do majeur.
Considérons la gamme de Do majeur, prenons sa 3e note (Mi), et déroulons le reste de la gamme à partir d’elle :

Nous obtenons ainsi « le mode de Mi », aussi appelé « Mi phrygien » :
Le mode de Mi phrygien est-il approprié pour exprimer l’accord E-7 ?
Jouons ce mode de la manière la plus basique qui soit, en montant la gamme obtenue à partir de sa 1re note, avec un rythme de croches :

Remarquez que les notes Mi, Sol, Si, Ré tombent sur le temps.
Ce sont ces notes qui sont perçues comme « fortes », exprimant l’harmonie de notre phrase. Empilées, elles correspondent à l’accord que nous essayons d’exprimer, E-7.
C’est donc mission accomplie ! En déroulant le mode de Mi phrygien, on fait entendre précisément l’accord E-7.
Donc, le 3e mode de la gamme de Do majeur (Mi phrygien) est particulièrement approprié pour exprimer le 3e accord construit à partir de la gamme de Do majeur (E-7), soit le iiie degré de la tonalité de Do majeur.
Répétez l’opération avec tous les modes et degrés issus de la gamme majeure, vous obtiendrez le même résultat.
Voici la correspondance entre degrés de la tonalité et modes de la gamme majeure :

Maintenant, intéressons-nous à la manière dont les jazzmen utilisent vraiment les modes de la gamme majeure. Qu’en est-il avec une vraie phrase, sur une progression d’accords plus riche ?
Exemple de phrases utilisant les modes dans une progression anatole
Voici une progression « anatole » en Do majeur, il s’agit des Ier, vie, iid et Ve degrés de la tonalité :

La progression se répète ici 2 fois , pour former un cycle de 4 mesures.
Nous voulons improviser dessus en utilisant des gammes, donc les modes correspondant à ces degrés.
Pour chaque :
- Ier degré CΔ7 ou C6 —> Do ionien (la gamme de Do majeur) ;
- vie degré A-7 —> La aeolien ;
- iid degré D-7 —> Ré dorien ;
- Ve degré G7 —> Sol mixolydien.
Les voici, disposées sous les accords correspondants (à répéter sur les 2 mesures suivantes) :

Ça fait beaucoup de notes ! Je reviendrai sur ce point un peu plus tard…
Voici un exemple de phrase utilisant les modes sur cette progression d’accords :

Charlie Parker – Cool Blues
Une autre, pour le plaisir :

Sonny Stitt – The Eternal Triangle
Prenez quelques secondes et repérez quelles notes tombent sur le temps, si elles correspondent à des notes de la tétrade de l’accord sur lequel elles sont jouées.
Dans la majeure partie de ces deux phrases, c’est le cas ! Et pour les notes mises en valeur sur un temps de la mesure qui ne font pas partie de l’accord, elles sont perçues comme des retards, ou évitements, qui mettent l’harmonie en tension et attendent de se résoudre sur des notes plus consonantes ensuite.
Par exemple, à la fin de la 2e phrase, la note Ré est jouée sur l’accord C6. Elle n’en fait pas partie et sonne comme une tension, un retard hérité de l’accord précédent. Elle se résout ensuite sur la note Do, plus consonante par rapport à l’accord :

Mais à la fin de la 1re phrase, la même note Ré est aussi jouée sur C6, avec le même mouvement vers la note Do qui ferait office de résolution. Mais, coup de théâtre, on revient sur Ré pour remettre l’harmonie en tension, ce qui créé une sonorité sophistiquée :

Sans utiliser de modes, difficile de mettre en scène de telles subtilités harmoniques ! C’est un des grands intérêts de cet outil d’improvisation.
Au passage, vous conviendrez qu’improviser avec les modes n’est pas à conseiller à des débutants… Dans mon exemple, slalomer entre 4 gammes en choisissant ou non de mettre des notes des accords en valeur est très exigeant et repose sur de solides fondamentaux théoriques.
Je vous renvoie vers le 5e article de ce cursus pour découvrir d’autres outils d’improvisation plus accessibles qu’utilisaient les jazzmen avant de faire appel aux modes.
Comment utiliser les modes de la gamme majeure en musique modale ?
En musique modale, les règles sont très différentes de la musique tonale. La musique tonale est très codifiée et repose sur les cadences, des alternances spécifiques de degrés qui créent des tensions et résolutions harmoniques.
En musique modale, les cadences n’existent plus, on raisonne en terme de couleurs qui se contrastent entre elles au cours du morceau.
Comment sont obtenues ces couleurs ? Grâce aux modes ! On utilise les mêmes que ceux obtenus pour les besoins de la musique tonale, mais on les met en scène de manière bien différente…
Plutôt que de mettre en valeur les notes d’un accord à 3 ou 4 sons dont les notes sont empilées par intervalles de 3ces, les jazzmen préfèrent intégrer à leurs voicings des notes plus intéressantes et tendues, comprises au sein du mode.
Souvent, ce sera sa ou ses « notes caractéristiques ».
La note caractéristique d’un mode est la note qui le distingue d’un autre mode très similaire.
Par exemple : la seule différence entre le mode mixolydien et la gamme majeure (mode ionien) est la 7e, mineure dans un cas, majeure dans l’autre.
Autrement dit, la 7e mineure est la note caractéristique du mode mixolydien.
Reprenons l’exemple de notre mode phrygien, cette fois en musique modale :
En musique tonale, nous utilisions le mode phrygien pour exprimer la couleur d’accord du iiie degré de la tonalité majeure, soit une couleur -7. En effet, en empilant les 1re, 3e, 5e, et 7e notes de ce mode, on obtient un accord -7, exemple avec Mi phrygien :


En musique modale, les jazzmen n’utilisent pas le mode phrygien de cette manière. Ils sélectionnent d’autres notes que celles ci-dessus, pour former un autre accord, bien différent :

L’accord -sus4,♭9 est constitué des 1re, 2de, 4e, et 5e notes du mode phrygien. Il se décline même à 5 sons, en ajoutant la 7e (-7sus4,♭9) :

Cet accord contient la 2de note du mode phrygien, la 2de mineure, qui est sa note caractéristique (elle le distingue notamment du mode aeolien, en tout point similaire sauf pour sa 2de, majeure).
Intégrée à l’accord, elle créé un intervalle de demi-ton avec la fondamentale et un intervalle de triton avec la 5te, qui fait ressortir toute la tension du mode.
Cela le rend particulièrement intéressant pour créer un climat pesant :
Miles Davis – Dear Old Stockholm
La même chose peut-être dite du mode aeolien, utilisé précédemment pour improviser sur le vie degré de l’anatole.
Là où, dans le cadre tonal, nous visions les notes La, Do, Mi, Sol de l’accord A-7, dans le cadre modal, les jazzmen mettent en valeur la 6e note du mode (une autre note caractéristique le distinguant cette fois du mode dorien !) tant dans l’accord que dans les phrases écrites/improvisées :

The Barbara Song – Gil Evans
Le mode prend ici une teinte mélancolique.
Pour résumer :
En musique tonale :
- On utilise les modes en tant que gamme des accords.
- Les modes se relient naturellement aux degrés car le processus de création à partir d’une gamme fondatrice est similaire.
- Dans nos phrases improvisées, on met en valeur les notes de l’accord à 4 sons qui forme le degré qu’on essaye d’exprimer.
En musique modale :
- On part des modes pour former les accords, pas forcément des empilement de 3ces et souvent à 4 ou 5 sons.
- On met en valeur dans ces accords et dans les phrases les « notes caractéristiques » des modes, notes distinguant les modes entre eux, souvent tendues, qu’on évite en musique tonale.
Pour creuser le sujet et découvrir comment les jazzmen utilisent les principaux modes, téléchargez mon récap’ pdf gratuit Les Fiches d’Identité des Modes.
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