Dans la leçon précédente, vous avez appris que les standards de jazz sont majoritairement des morceaux de musique tonale.

Dans ce contexte, connecter les modes aux accords de la progression est assez simple :

Pour jouer le mode d’un degré de la tonalité, il faut prendre la gamme fondatrice de la tonalité et la commencer par la fondamentale du degré en question.

Par exemple, au sein d’une progression en Do majeur, nous avons l’accord D-. Il s’agit du iid degré de la tonalité. Pour jouer son mode, on prend la gamme fondatrice de la tonalité (gamme de Do majeur), et on la commence par la fondamentale du degré (Ré). Cela donne le mode de Ré :

Mais est-il judicieux de raisonner ainsi ? Est-ce vraiment la manière dont les grands jazzmen réfléchissent aux grilles des standards de jazz ?

Ce qu’implique l’utilisation des modes sur une grille tonale

Si vous voulez utiliser les modes pour construire vos phrases, alors il faut que :

  • Vous sachiez analyser la grille afin de détecter la tonalité de la progression ;
  • Vous connaissiez tous les modes relatifs aux degrés, dans beaucoup de tonalités différentes, en tonalité majeure et tonalité mineure ;
  • Vous soyez assez rapide pour penser aux notes du mode, choisir celles que vous voulez utiliser dans votre phrase, les jouer sans vous tromper, ce à un tempo parfois « up » et au sein de progressions denses !

Et, comme les compositeurs sont inventifs, ils incluent régulièrement dans la progression des degrés étrangers à la tonalité de départ… Il est nécessaire que vous connaissiez leurs techniques (substitutions, modulations, dominantes secondaires, échanges modaux…) afin de jouer les modes adaptés.

Cela vous semble compliqué ? Ça l’est ! Encore plus quand on est débutant.

En effet, utiliser les gammes des accords pour construire vos phrases n’est pas une chose facile, et a été généralisé dans les années 40 par les boppers, dans le but d’obtenir des phrases virtuoses et sophistiquées.

Écoutez ce solo de Charlie Parker pour vous en rendre compte, c’est particulièrement représentatif dans la section B (0’24 – 0’33) :

Si vous débutez, utiliser les modes est donc une TRÈS MAUVAISE IDÉE pour improviser sur une grille tonale.

C’est comme si vous vouliez courir un Ultra-trail deux mois après avoir commencé la course à pieds sur les tapis confortables de votre salle de sport. Ça va mal se finir !

Mais, si dans un premier temps je vous déconseille d’utiliser les modes pour improviser sur les morceaux de musique tonale, quel matériau choisir pour construire vos phrases ?

Encore une fois, la réponse se trouve dans le jeu des grands jazzmen.

Ce que les jazzmen utilisaient pour improviser avant les modes

Le Jeu horizontal

Remontons à la source et étudions un des premiers jazzmen improvisateurs, Joe « King » Oliver :

Ici, Oliver improvise sur 3 grilles de Blues dont les accords défilent, joués par la section rythmique.

Et pourtant… il n’utilise qu’une gamme !

Ici, il s’agit de la gamme Blues majeure de Do. Improviser sur toute une progression d’accords en n’utilisant qu’une gamme peut vous sembler tricher, et pourtant ! C’est une technique prisée par les improvisateurs de tout styles, que j’appelle le « jeu horizontal ».

Dans cet article, je vous montre pas-à-pas comment improviser de cette manière, en s’inspirant du trompettiste Clifford Brown et de son solo sur September Song (cliquez après avoir fini de lire cet article !):

Vous l’avez compris, n’utiliser qu’UNE gamme au lieu de tous les modes des accords de la progression est bien plus facile pour improviser !

Bien entendu, à la longue, ce procédé s’avère répétitif. Étudions un autre élément de langage pour varier votre discours.

Les arpèges des accords

Voici maintenant un solo enregistré en 1940 par Lester Young, un des plus grands saxophonistes de tous les temps, ayant influencé Charlie Parker lui même :

Dans ce solo, Lester Young utilise beaucoup de gamme blues comme King Oliver le faisait dix ans plus tôt. Mais un ingrédient vient varier son discours : les arpèges des accords.

Prêtez attention aux mesures 11-15 (0’10 à 0’17 dans la vidéo). Ici, Lester Young utilise 2 à 3 notes des accords dans un même motif descendant, qui se transpose d’un accord à l’autre :

Avec un bon sens rythmique, utiliser les arpèges des accords permet une richesse harmonique, à peu de frais.

Vous avez sans doute remarqué que Lester Young utilise des gammes dans ce solo, cela signifie-t’il qu’il pense en terme de modes ?

Étudions cela dans ce dernier point :

Un peu de gammes, tout de même !

Prenons un autre solo de Lester Young pour comprendre comment il utilise les gammes :

Prêtez attention au B de la dernière grille, les mesures 49 à 56 (0’49 – 0’57).

Ici, Lester Young joue bien les gammes relatives aux accords, pour chaque accord. Ces gammes correspondent bien aux « modes » des accords.

Mais pour autant, Lester Young raisonne t’il en terme de modes ? A-t’il appris les modes de la gamme majeure dans toutes les tonalités ? Et des modes plus sophistiqués comme ceux de la gamme mineure mélodique ?

À mon avis, non ! Je pense qu’il a dans sa caisse à outils quelques gammes pour parer aux principales couleurs d’accord rencontrées dans les grilles swing :

  • Accord majeur, 6, maj7 : gamme majeure ou gamme pentatonique majeure

Lester Young – Shoe Shine Boy 0’00 (ouverture du solo)

  • Accord 7 : la gamme majeure avec une 7e mineure (mode mixolydien)

Lester Young – Shoe Shine Boy 0’53

  • Accord mineur, -6 : Lester Young utilise seulement les 5 premières notes d’une gamme mineure, et obtient un son riche en les combinant avec l’arpège de l’accord. (Voir les mesures 19-20 et 51-52 sur le E-7, ou le solo précédent (Tickle Toe), sur tous les accords Do et Fa mineur)

Début avec gamme, fin avec arpège.
Lester Young – Shoe Shine Boy 0’52

Donc, plutôt que de penser en terme de modes des accords par rapport à leurs degrés au sein de la tonalité, Lester Young utilise intelligemment 3 ou 4 gammes qui s’adaptent aux principales couleurs rencontrées dans les grilles.

Pour illustrer ce propos et compléter le 3e point ci-dessus, par exemple, le début d’une gamme de Ré mineur (Ré, Mi, Fa, Sol, La) fonctionne sur un D-7 qui serait un iid degré en Do majeur, mais aussi sur un D-6 qui serait un ier degré en Ré mineur.
Pas besoin d’apprendre les modes de ces accords (respectivement le dorien et le mineur mélodique).

Conclusion

J’espère que cette leçon a réussi à vous dissuader d’utiliser les modes sur des grilles tonales, en tout cas si vous débutez !

Si vous utilisez déjà bien les arpèges des accords, que vous improvisez « horizontalement » avec une gamme Blues comme King Oliver, et que vous connaissez les quelques gammes montrées ci-dessus, alors considérez ajouter quelques modes à votre jeu.

Découvrons les principaux dans la leçon suivante.


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