Voici la grille de Blues « New Orleans » sous sa forme la plus simple, dénuée de toutes ses variations :

Elle agresse moins les pupilles que la grille montrée dans la leçon précédente !

Remarquez de prime abord que beaucoup des degrés sont joués… à 3 sons. Étrange, les bluesmen avaient pourtant ajouté des 7e à leurs accords…

Suis-je en train de vous dire que les jazzmen auraient une harmonie moins sophistiquée que celle des bluesmen !?

Pas tout à fait, et nous allons le constater avec l’étude des nombreuses variations que comporte cette grille.

Commençons avec les 4 premières mesures de la grille, et ses différentes déclinaisons :

Les 4 premières mesures de la grille de Blues « New Orleans » sous leur forme la plus simple

Voici un extrait de West End Blues de King Oliver :

Ici, les musiciens jouent le Ier degré à 3 sons sur les 3 premières mesures, et le transforment en accord de 7e sur la 4e mesure. En résulte une grande sensation de stabilité sur les premières mesures, et un chamboulement harmonique à la 4e.

Ce dernier accord est un peu particulier, dans ce contexte. Nous avions vu précédemment que les bluesmen jouent volontier le Ier degré avec une couleur « 7 », car leurs mélodies basées sur la Gamme Blues mettent en valeur cette 7e mineure.

S’agit-il de ce Ier degré « bluesifié » ? Eh bien, contre toute attente, non !

Remarquez que King Oliver et ses comparses jouent le Ier degré sous sa forme basique, à 3 sons. Nous verrons plus tard qu’ils le jouent même avec la 6te majeure ajoutée en guise de quatrième son pour l’accord. Tous ces indices indiquent que ces jazzmen traitent leur harmonie « à l’européenne », en empruntant aux compositeurs classiques, et en s’éloignant de l’harmonie du Blues originel.

La dominante secondaire

Pour comprendre la nature de notre C7, qui ne correspond pas au Ier degré bluesifié, il faut que je vous présente un élément théorique prisé par les compositeurs classiques, la dominante secondaire.

Une dominante est un accord de fonction dominante, souvent le Ve degré, avec sa couleur caractéristique à 4 sons : « 7 ».

Une dominante « primaire » est diatonique, autrement dit découle de la construction de base de notre tonalité.

Une dominante « secondaire » est donc empruntée à une autre tonalité. Vous pouvez imaginer qu’elle contrastera grandement avec notre harmonie de départ !

Mais pas de panique, la tension qu’elle soulève est assez fugace car elle trouve vite résolution :

La dominante secondaire a pour fonction d’amener avec panache un des degrés de notre tonalité* en effectuant une cadence parfaite vers ce degré.

*Autre que le Ier degré, c’est la dominante primaire qu’on utilise à cet effet.

Voyons l’exemple du Blues pour bien comprendre. En jouant leur progression, les musiciens se sont sans doute dit :

« Nos 4 premières mesures sont un peu longues, le Ier degré sonne bien, mais on s’ennuie ! Est-ce qu’on ne pourrait pas amener l’accord suivant avec un peu de panache, avec une dominante secondaire par exemple ? »

Joe « King » Oliver (il a sûrement dû dire ça un jour !)

Dans notre Blues en Do, le IVe degré est l’accord de Fa majeur :

Pour utiliser la dominante de cet accord, projetons-nous dans la tonalité de Fa majeur. Nous choisirons comme accord de dominante son Ve degré.

Quel est le Ve degré de la tonalité de Fa majeur ? Il s’agit de C7. Insérons ce C7 dans la progression, juste avant le F, pour amener ce dernier en cadence parfaite :

Et voilà, ceci explique pourquoi les musiciens jouent C pendant 3 mesures et C7 sur la 4e mesure.
Nous avons l’impression qu’ils transforment le Ier degré, quand en fait ils préparent le degré suivant !

À l’écoute, remarquez l’attirance de C7 pour F, et la sensation de relâchement qu’on obtient en arrivant sur ce dernier.

On note cette dominante secondaire V7/IV (« cinquième degré du quatrième degré »).

Plus d’infos sur les dominantes secondaires : jazzcomposer.fr/gagnez-en-vocabulaire-et-en-connaissance-des-grilles-grace-aux-dominantes-secondaires/

1re variation des 4 premières mesures du Blues (West End Blues)

Quand je vous disais que les jazzmen trouvaient le temps long sur ces 4 mesures, même avec une dominante secondaire, ils ne peuvent pas s’empêcher d’en rajouter ! Voici une première variation contenue dans West End Blues :

Dans cet extrait, nous constatons que déclinent le Ier degré sous 4 angles successifs :

  • 1re mesure : à 3 sons, en tant que triade ;
  • 2e mesure : avec une couleur 6 ;
  • 3e mesure : à 3 sons de nouveau, mais avec un rappel de la fondamentale à l’octave, ce qui apporte une petite évolution par rapport au départ.
  • 4e mesure : avec la couleur 7, donc avec pour nouvelle fonction le V/IV.

La couleur « 6 » deviendra dans le futur la couleur préférée des musiciens de Swing pour exprimer un Ier degré de tonalité majeure.
Plus riche qu’une simple triade, cette couleur reste très stable, bien plus que la couleur « maj7 » que populariseront les boppers quelques années plus tard.

Observez comme l’harmonie est riche par rapport à la grille de Blues basique ! 4 accords en 4 mesures. Mais attendez, vous n’avez encore rien vu…

2e variation des 4 premières mesures du Blues dans Goin’ To Chicago Blues

Voici maintenant un extrait d’un des premiers enregistrements de Count Basie, Goin’ To Chicago Blues :

La qualité de l’audio est médiocre, mais on arrive à percevoir :

  • 1re mesure, Ier degré à 3 sons, comme précédemment ;
  • 2e mesure : IVe degré ;
  • 3e mesure : résolution en cadence plagale sur le Ier degré à 3 sons ;
  • 4e mesure : Ier degré avec 7e mineure (V7/IV).

Ici, les jazzmen ont inséré une cadence plagale au milieu de la ligne pour amener un peu de sensations fortes ! (Rendons à César ce qui appartient à César, c’est une variation que jouaient déjà certains bluesmen au sein de leur grille).

Mais Joe Oliver et son orchestre font encore mieux dans West End Blues :

  • 1re mesure, Ier degré à 3 sons, comme précédemment ;
  • 2e mesure : IVe degré ;
  • 2e mesure, 3e temps : ive degré mineur !!
  • 3e mesure : résolution en cadence plagale sur le Ier degré ;
  • 4e mesure : Ier degré avec 7e mineure (V7/IV).

Ici, les musiciens minorisent le IVe degré sur les 2d et 3e temps de la 2e mesure ! C’est le genre de cadence qui donne le son « old school » de cette grille.

Dans la prochaine séquence, nous étudierons le reste de la progression d’accords, qui réserve également son lot de surprises.


6 commentaires

PEPITO · 20 janvier 2026 à 21:41

On apprend toujours en revenant aux fondamentaux
Merci

    Louis · 21 janvier 2026 à 11:56

    Avec grand plaisir ravi que l’article vous ait plu !

Colin · 21 janvier 2026 à 09:09

Comme d’habitude, un modèle de pédagogie (profondeur, clarté, humour) !

    Louis · 21 janvier 2026 à 11:56

    Merci pour ton retour qui me fait plaisir Jacques ! À la prochaine !

Paulo · 21 janvier 2026 à 21:24

Super ! Mais on joue blues mineur ou majeur sur ces grilles en mélodies ?

    Louis · 22 janvier 2026 à 11:39

    Bonne question ! Après écoute attentive de West End Blues, comme c’est un Blues majeur, King Oliver et ses musiciens utilisent plutôt la gamme blues majeure, et pour tendre un peu le propos ou coller aux endroits plus tendus de la grille (4e degré, 5e degré), gamme blues mineure. Et bien entendu, les arpèges des accords !
    Également, comme le goût harmonique de ces jazzmen est très influencé par la musique occidentale, la gamme majeure est souvent employée sur le 1er degré, d’autant plus quand il est joué seulement à 3 sons comme dans West End Blues.

    Et dans Goin’ To Chicago Blues, Count Basie et ses musiciens jouent beaucoup de gamme Blues majeure, toute la dernière grille consiste en un riff de deux mesures se répétant sur tous les accords, et n’utilisant que la gamme Blues.

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