Un jour ordinaire, je suis tranquillement en train de regarder deux ou trois vidéos sur Youtube. Soudain, je suis interrompu par une pub pour l’application What’s App. Sa musique est plutôt entraînante, c’est du swing, ce qui est plutôt rare, et j’en écoute un petit bout. Assez pour me rendre compte qu’au niveau basse/batterie… ça ne marche pas. Quelque chose me dérange, me met mal à l’aise, et je me rends compte que ça ne groove pas. La pub passe, je reprends mon visionnage, et j’oublie rapidement sa bande-son pas terrible. 

Cette anecdote semble à priori sans importance, sauf que cette satanée pub passe et repasse dans mes oreilles, jour après jour. Je l’ai bien entendue une cinquantaine de fois, en quelque mois ! Si bien que j’en connais maintenant les moindres détails, ce qui est plutôt inquiétant…

Vous n’avez peut-être pas cette musique en tête, en voici un extrait que j’ai pu enregistrer :

Avez-vous remarqué que quelque chose ne fonctionne pas ? Pas de panique, nous y viendrons bien assez vite.

Vous faites peut-être partie des chanceux qui ont été épargnés par le matraquage répété de cette pub sur les réseaux sociaux… Malheureusement, vous avez quand même toutes vos raisons d’être inquiet, car votre esprit a lui-aussi été marqué au fer rouge par des jingles publicitaires.

Si je vous demande de penser à la marque McDonalds, vous entendrez à coup sûr 5 petites notes résonner dans votre tête. Pour ma part, je me rappelle très bien des phrases catchy qui ponctuaient les réclames de certaines marques comme Findus, Eau écaralte, Calgon, William Saurin… Je m’arrête ici. 

Pourquoi je vous raconte tout cela ? 

En jazz, tout le monde s’accorde à dire que la première étape pour apprendre à jouer cette musique, c’est de s’en imprégner. Notamment en écoutant jusqu’à plus soif !
De cette manière, on peut en apprendre inconsciemment les moindres subtilités rythmiques, mélodiques, émotionnelles…

De plus, l’environnement musical qui nous entoure a une influence sur la manière dont nous concevons la musique. Si nous sommes immergés dans du “bon” son, nos exigences et ce que nous allons vouloir jouer vont se calibrer là-dessus.
Mais si nous passons notre temps dans un univers musical qui ne groove pas… Il y a peu de chances que le talent nous tombe dessus, par miracle.

De plus, l’apprentissage via la répétition est à coup sûr une part importante de toute pratique musicale, il est conseillé, quand on apprend un standard, d’en écouter une cinquantaine de versions pour bien l’avoir dans l’oreille, par exemple.

Ce qui me mène à ma fameuse pub qui ne groove pas. En envahissant notre univers musical, et via son matraquage répété, cette pub nous laisse peu à peu une empreinte néfaste sur la manière dont nous percevons le groove, inconsciemment…

D’où ma démarche ! Apprenons à apprécier les bonnes choses, et à repousser les mauvaises ! Pour ce faire, nous allons faire en sorte dans cet article de rendre à la rythmique ses lettres de noblesses. Intéressons nous à cette pub de plus près.

La reconstitution de l’arme du crime

Cette pub est malheureusement introuvable sur le net, j’ai enregistré le fragment que je vous ai montré ci-dessus avec mon téléphone… Impossible donc d’avoir un audio de qualité. Cependant, en tendant l’oreille, on peut tout de même entendre ce qui ne va pas lorsque la basse et la batterie se retrouvent seules :

J’ai reproduit la boucle à l’identique sur Ableton, écoutez plutôt :

Cette reconstitution va nous permettre de mieux comprendre ce qui se passe, et surtout de pouvoir modifier différents paramètres, comme le placement des rythmes, et la vélocité (ou nuance) des impacts.

Concentrons nous maintenant sur un point crucial de cette rythmique : son style et sa provenance.

D’où vient l’arme du crime

Ce type de rythme de batterie et de riff de basse m’a directement fait penser au groove Jungle de Gene Krupa sur son Sing Sing Sing, ici avec l’orchestre de Benny Goodman : 

Je ne serais pas étonné d’apprendre que le compositeur de cette pub se soit inspiré de ce type de rythmique. À la seule différence que Sing Sing Sing, ça groove !
Faisons un petit travail d’analyse, afin de savoir pourquoi. 

Premièrement, que pouvez-vous me dire sur la subdivision du temps ? C’est plutôt Swing non ? J’explique dans cet article ce qu’est le swing et les différentes formes que l’on peut rencontrer. 

Que pouvez-vous me dire des temps forts ? Vous savez, les temps accentués d’une mesure, ces points d’appui qui font avancer et danser le rythme.
Ici, Gene Krupa accentue et avance sur les 2e et 4e temps de la mesure : 

Enfin, Krupa joue-t-il tous ses impacts de la même manière ? Non, certains ressortent légèrement plus que d’autres, selon les mesures. Ces micro-variations de vélocité entre deux mêmes coups distinguent l’homme de la machine et donnent vie au groove.

Toutes ces informations vont nous permettre de comprendre l’ADN de ce type de rythmique.
Comparons maintenant avec la musique de la pub What’s App. 

Pourquoi la pub ne groove pas

Réécoutons la pub, en nous concentrant sur les 3 critères que nous avons définis : 

  • Les croches sont-elles swinguées ?
  • Quels temps forts sont accentués ? Les 2e et 4e ou d’autres moins dansants ? 
  • Les impacts ont-ils tous la même valeur ?

Comme vous pouvez l’entendre, aucun des critères ne sont vraiment respectés. 

Premièrement, les croches swinguent, sauf sur le 4e temps. La seconde croche est tellement rapprochée du 1er temps de la mesure suivante qu’elle en devient une double-croche

Cela concerne surtout la partie de grosse caisse, qui ressort d’avantage car elle est doublée homo-rythmiquement par la contrebasse.

Ensuite, même si une caisse claire en rimshot marque les 2e et 4e temps de la mesure, ils ne sont pour autant pas vraiment accentués, et par endroits, c’est le premier temps de la mesure qui prédomine !

Enfin, les autres coups sont joués avec le même son et la même vélocité, ce qui renforce le côté mécanique ou “figé” du groove.

Rectifions tout cela 

Premièrement, replaçons la 2nde croche du 4e temps à sa place : 

Ensuite, enlevons l’accent des 1er temps des mesures, et renforçons un peu les 2 et 4 : 

Puis, donnons un peu de vie à l’intérieur du groove, en accentuant de manière aléatoire les 2nde croche du 3e temps et du 4e temps : 

(Excusez la notation des accents qui n’est pas la bonne, c’est simplement pour mieux illustrer mon exemple !)

Voilà, comparons ce dernier audio avec le premier : 

(Avant : )

(Après : )

Ça groove quand même plus non ? 

Conclusion

Victoire ! Nous avons réussi à faire groover (un peu plus…!) cette satanée pub.

Vous aussi, dorénavant, posez-vous ces questions quand une rythmique croise votre oreille :

  • Si je ne l’ai jamais entendue, quelles sont ses racines ?
  • Quelle est la subdivision du temps ? Le temps est-il binaire, ternaire, entre les deux ?
  • Quels sont les points d’appuis de ce rythme, ses temps forts ?
  • Y a t il une variation dans les impacts ? Une clave particulière ?

Et encore, je ne vous ai pas parlé du placement, point essentiel là encore…

En tout cas, partagez cet article en masse pour que le monde de la publicité arrête de polluer notre environnement musical !

Et surtout, abonnez-vous à la Newsletter Jazzcomposer.fr afin de ne manquer aucun article comme celui-ci :

Merci de votre lecture !

Catégories : ArticlesTheorie