Ah, la grille de Blues… Sans doute la grille la plus connue et la plus jouée de toute l’histoire du jazz. Depuis le début du XXe siècle, elle s’est progressivement enrichie, creusant un fossé entre sa progression de base avec seulement trois accords et celle couramment jouée aujourd’hui, la variante « jazz » avec les changements d’accords hérités du be-bop.
Si vous avez déjà été en jam, alors il y a de grandes chances pour que vous l’ayez déjà jouée.

La voici, ici en Sol :

Vous devez reconnaître ces accords. Peut-être même les connaissez-vous par coeur.
Mais est-ce que vous les maîtrisez vraiment ? Connaissez-vous leur provenance, les relations qui les lient entre eux ? Et pourquoi est-ce si important ?

Toutes ces questions trouveront leurs réponses dans cet articles. Nous allons analyser la grille de Blues pour y distinguer ces éléments :

Si jamais toutes ces notions sont totalement nouvelles pour vous, consultez en premier lieu les articles dédiés en cliquant sur les liens correspondants. Sinon, celui-ci risque de vous perdre ou d’être trop complexe pour vous, ce serait dommage !

Mais pourquoi analyser un standard ?

L’analyse de la grille d’un standard est une étape clé de la maîtrise d’un morceau de jazz. Elle permet de :

  • Présenter clairement et précisément sa structure pour éviter de se perdre ;
  • Savoir dans quelles tonalités se trouvent les différentes cadences, pour pouvoir jouer horizontalement ;
  • Délimiter ces cadences, pour savoir quelles sont les relations de tension et résolution entre les accords et baser notre improvisation dessus ;
  • (Et donc savoir où commencer et terminer nos phrases, et quelles notes accentuer).

À terme, analyser la grille d’un standard se fait en quelques coups d’oeil, si vous avez un entraînement solide.
Mais, si vous n’avez jamais fait ça de votre vie et n’êtes pas familier.ère avec les gammes et les accords employés en Jazz, cela peut se révéler complexe.

Pour vous aider, j’ai un outil :

Le Schéma de l’Harmonie Tonale

Il est basé sur l’application Mapping Tonal Harmony du développeur MDecks. Il peut se décliner en deux formes :

  1. Le schéma de l’harmonie Majeure
  2. Le Schéma de L’harmonie mineure.

Voici le schéma de l’harmonie Tonale en Do Majeur :

Nous retrouvons les degrés diatoniques de la gammes de Do Majeur, et leurs degrés correspondant en chiffres romains. Majuscules si le degré contient une tierce majeure, minuscule si le degré a une tierce mineure.

J’ai aussi rajouté les dominantes et sous-dominantes secondaires des différents degrés… On pourrait très bien imaginer un schéma comprenant les substitutions tritoniques et les substitutions diminuées à côté de chaque accord 7.

/!\ Si jamais je viens de vous perdre avec ces deux termes, alors vous avez grandement besoin de mon cours Harmonie Jazz : de la Théorie à l’Improvisation.
J’y décris tout le processus d’analyse que je vais exécuter dans quelques instants en présentant pas-à-pas les principales composantes de nos grilles de Jazz. Ce, en plus de proposer de nombreux exercices pour intégrer la théorie directement dans votre jeu.

Revenons à notre Blues :

Analyse de la grille de Blues, 1ère étape : Trouvons la tonalité

Pour trouver la tonalité d’un morceau de Jazz, rien de plus simple. Il faut partir à la recherche du premier degré de notre tonalité, l’endroit où l’harmonie est la plus détendue, où le morceau peut se terminer sans un sentiment d’insatisfaction.

Le premier degré peut être :

  • Majeur : couleur maj7, Maj tout court à 3 sons ou Maj6 ;
  • Mineur : couleur min6, min tout court ou plus rarement min-maj7, mais surtout pas min7 (Cela vous étonne ? Consultez donc cet article).

Généralement, on affirme qu’il suffit d’aller à la fin de la grille pour le trouver. Sauf qu’en Jazz, le dernier accord de la grille est souvent une relance vers le début du thème.

Et c’est le cas pour la grille de blues, que voici :

Le dernier accord est un D7, ce n’est pas notre premier degré. En fait, je vous recommande de regarder en priorité l’avant dernière mesure pour trouver la tonalité d’un standard de Jazz, c’est généralement sur son premier temps que se trouve le premier degré.

Ici, nous avons un G7… Loupé ?

Eh bien non, nous avons bien affaire à une grille de Blues en Sol Majeur. Mais d’où vient cette couleur bizarre pour le premier degré ?

Le premier degré de Blues : un cas particulier

En fait, l’harmonie du Blues se base sur un mix entre les gammes blues mineure et majeure :

Si nous formons un accord à 4 sons avec les notes de ce mélange en partant de la première note, cela donne bien un G7 :

Voici donc la provenance du Ier degré de Blues, ayant une couleur 7. Peut-on retenir d’autres degrés de nos gammes blues ?

Nous allons procéder comme pour la tonalité majeure et sélectionner chaque note du mix de gammes blues de Sol pour en faire les fondamentales de nos nouveaux degré.

Pour assembler ces degrés, il avait suffi dans le cadre de l’harmonie majeure d’empiler des notes de la gamme situées à des intervalles de tierces les unes des autres en partant de la fondamentale.

C’est ce que nous avons fait pour notre premier degré, G7. Or, cela va se révéler un peu plus difficile que prévu pour les autres degrés, car nous avons 2 notes « en trop » dans le mix de gammes : la #2 ou b3, et la #4 ou b5.

Voici les bonnes combinaisons :

Ces accords sont les degrés issus de l’harmonie des gammes blues mélangées. Observons notre grille et voyons si certains accords correspondent :

Analyse de la grille de Blues, 2nde étape : Analyse des degrés diatoniques

Parfait, nous avons déjà bien entamé notre analyse, nous pouvons constater que beaucoup d’accords sont diatoniques à la tonalité de Sol « Blues ».

Et le reste des accords, alors ?

La tonalité de Sol Majeur

Quand on y regarde de plus près, on remarque que la grille de Blues “Jazz” emprunte beaucoup de vocabulaire harmonique à la tonalité de Sol majeur. Dressons les degrés de la tonalité de Sol Majeur.
Rappelez-vous, pour cela :

  1. Nous partons de la gamme de Sol Majeur ;
  2. Chacune de ses notes devient la fondamentale d’un degré ;
  3. Pour construire les degrés, on empile des notes de la gamme situées à des intervalles de tierces les unes des autres, en partant de la fondamentale.

Tant que nous y sommes, nous pouvons classer nos nouveaux degrés dans les trois fonctions de l’harmonie tonale : Tonique, sous-dominante, dominante.

Si l’harmonie est un élastique, alors un degré de fonction dominante va tendre cet élastique de manière insoutenable et va avoir envie de relâcher la pression pour atteindre un état stable, sur un degré de fonction tonique. Un degré de fonction sous-dominante prépare la tension de la fonction dominante, et tend donc un peu l’élastique.

Selon les notes que contiennent les degrés de la tonalité majeure, ils vont plus ou moins tendre l’harmonie.
Dans la tonalité majeure, il y a deux notes instables : La 4te Juste et la 7e Majeure que j’appelle « sensibles ».

Tout degré qui contient la 4te Juste fait partie de la fonction sous-dominante, tout degré contenant la 7e Majeure de fonction dominante.

Ainsi, classons nos degrés sur le schéma que je vous présentais tout à l’heure :

Au fait, je ne prends pas la peine de noter la couleur complète du degré dans la notation en chiffres romains, en tout cas pour les degrés de tonalité majeure.
Nous sommes maintenant familier.ères avec le fonctionnement de la tonalité majeure, gagnons du temps.

Ajoutons au schéma les degrés issus du mix de gammes blues :

Détails sans importance : Bien que les degrés #iv° et #ii° ne contiennent ni 4te Juste, ni 7e Majeure, je les ai classés en fonction sous-dominante, car les altérations qu’ils contiennent ne peuvent pas faire partie de la fonction tonique.
Le Ve degré min7 est un peu une exception, mais même s’il ne contient pas la 7e Majeure de la tonalité, il se trouve tout de même en fonction dominante.

Bien. Revenons à notre grille. Pouvons nous analyser d’autres choses ?

Oui, nous pouvons maintenant analyser D7 et B-7, et indiquer des cadences.

Avez-vous remarqué la flèche qui relie D7 à G7 mesure 10 ? C’est l’indication qu’il y a une cadence parfaite à cet endroit là, le mouvement d’un degré de fonction dominante vers le premier degré.

Également, un crochet relie A-7 de D7 mesure 9. C’est le signe qui indique la relation entre un degré de fonction sous-dominante et et un degré de fonction dominante.
Si jamais il n’y a pas résolution sur le premier degré ensuite, cela s’appelle une demi-cadence.
Même si ici, cette demi-cadence se transforme en cadence parfaite, il est toujours utile d’indiquer le crochet, cela rend les ii V I plus faciles à distinguer au milieu des autres accords.

Enfin, une flèche entremêlée relie le degré IV7 au degré I7 mesure 2. C’est une cadence plagale, le IV7 est de fonction sous-dominante, et est suivi de notre premier degré.

Analysons le reste des accords grâce aux dominantes secondaires :

Analyse de la grille de Blues, 3ème étape : Analyse des dominantes secondaires

Notre analyse de la grille de blues touche à sa fin. Nous allons rajouter les dominantes secondaires à notre schéma de l’harmonie tonale. Mais d’abord, un petit rappel :

Qu’est-ce qu’une dominante secondaire ?

En fait, il est possible d’amener tout degré d’une tonalité par son Ve degré respectif, comme si nous modulions brièvement dans la tonalité où il correspond au premier degré.

Exemple : Nous sommes en Sol majeur. Nous voulons amener notre bVIIe degré Fmaj7 de manière un peu mouvementée.
Considérons un instant que nous sommes en Fa majeur, Fmaj7 est maintenant notre Ier degré de fonction tonique. Son Ve degré de fonction dominante est C7.
Dans notre grille en Sol Majeur, il est donc possible d’utiliser un C7 (non-diatonique à Sol Majeur) pour amener son degré bVII, Fmaj7. C’est ce que l’on appelle une dominante secondaire.
C7 est ici le Ve degré du bVIIe degré, noté ainsi : V/bVII.

Il est aussi possible de faire précéder une dominante secondaire d’une sous-dominante secondaire.
Dans le cadre de mon exemple, je peux utiliser le iind degré de Fa majeur, G-7.
Ainsi, dans ma grille en Sol, j’aurai : G-7 C7 -> Fmaj7, qu’on analyse : ii/bVII V/bVII -> bVII.

Si vous voulez parfaire vos connaissances sur le sujet, j’y ai dédié un article complet.

Autre information capitale, les sous-dominantes et dominantes secondaires de degrés ayant une couleur mineure peuvent porter les couleurs des iind et Ve degrés mineurs, donc respectivement -7b5 et 7b9.

Trouvons maintenant les dominantes et sous-dominantes secondaires de chaque degré de notre schéma.
La méthode pour y arriver ? Compter une quinte ascendante par rapport à la fondamentale du degré diatonique et ajouter une couleur 7 pour la dominante secondaire (7b9 si le degré de résolution a une couleur mineure).
Pour la sous-dominante secondaire, même procédé mais avec un intervalle de 2nde mineure ascendante, et avec la couleur min7 (ou min7b5 si le degré de résolution a une couleur mineure) :

Pouvons-nous maintenant analyser toute notre grille ?

Oui, et nous pouvons même déceler que certains degrés que nous avions analysés précédemment sont également des dominantes ou sous-dominantes secondaires :

Pour plus de confort, je préfère noter seulement la fonction secondaire des degrés qui ont une double fonction, à savoir G7 mesure 4 et B-7b5 mesure 8.
Leurs relations avec les autres degrés de la grille seront plus facile à visualiser quand viendra le moment d’improviser.

En parlant d’improviser, il nous manque une information essentielle pour ce faire :

Analyse de la grille de Blues, dernière étape : Ajouter les modes correspondants aux accords

Vous savez sans doute que nous avons basé notre tonalité de Sol majeur sur la gamme Sol Majeur. Eh bien, cette gamme de Sol majeur, aussi appelée mode ionien, va nous donner sept modes, construits à partir des 7 notes de la gamme. On appelle cet ensemble de modes les “Modes de la gamme majeure”.

Les voici (ici en Do) :

Comme les notes de la gamme correspondent aux fondamentales des degrés de notre tonalité, on peut les relier entre eux et assigner à chaque degré son mode :

  • Au degré I correspond le mode ionien ;
  • Pour le ii le mode dorien ;
  • Le iii le mode phrygien ;
  • Le IV le mode Lydien ;
  • V -> mixolydien ;
  • vi -> aeolien ;
  • vii -> locrien ;

Rapportons cela à notre schéma :

Au fait, certains degrés de notre grille de blues sont issus de l’harmonie du mix des gammes blues majeure et mineure. Comment trouver leurs modes ?

Nous allons aller au plus simple :

  • Au premier degré correspond la gamme blues majeure ;
  • Pour le IV7, nous allons jouer le mode mixolydien, le mode basique des accords 7 ;
  • Quant au #iv°, nous allons lui donner le mode basique pour jouer les accords diminués, le mode diminué ton demi-ton ;

Pourquoi un tel choix ? En fait, il est difficile de construire des modes cohérents avec la gamme blues. Faisons donc au plus simple et choisissons les modes basiques pour jouer ces degrés.

Ramenons toutes ces informations à notre grille :

C’est bon, nous avons une bonne idée de ce qu’il faut jouer sur notre grille. Notre travail d’analyse est terminé, résumons ensemble ce qu’il nous apprend :

Conclusion : Les 6 points clés de la grille de Blues

Délimitons notre grille selon les différentes cadences :

Cela nous donne 6 régions clés :

  1. Mesures 1-3 : I7 IV7 -> I7. Une cadence plagale vers le Ier degré de couleur 7, « bluesifié » ;
  2. Mesures 4-5 : ii/IV V/IV -> IV7. Sous-dominante et dominante secondaires du degré IV avec résolution sur le IV7 ;
  3. Mesures 5-6 : IV, #IV°. Stationnement sur le IVe degré et retour sur le I7 avec un #IV° ;
  4. Mesures 7-8 : I ii ii7b5/ii V7b9/ii -> ii. Mouvement diatonique et atterrissage sur le iind degré grâce aux sous-dominantes et dominantes secondaires ;
  5. Mesures 9-11 : ii V -> I. C’est le moment où vous pouvez caser vos plus beaux plans sur le ii V I !
  6. Mesures 11-12 : I7 V/ii ii V. Un Anatole enrichi de la dominante secondaire du iind degré.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais j’ai les idées beaucoup plus claires qu’au début de cet article !
Tout ce qu’il me suffit de faire maintenant, c’est appliquer le langage jazz à ces différentes régions en utilisant les bonnes notes pour bien “jouer la grille”.

“Mais Louis, c’est bien beau ce que tu nous dis, mais si on a aucune idée de comment faire pour y arriver ??”

Alors vous avez besoin de mon cours Harmonie Jazz : de la Théorie à l’Improvisation !

Harmonie Jazz, de la Théorie à l’Improvisation est un cours vidéo complet sur l’Harmonie Jazz (plus de 4h de contenu). En le suivant, vous apprendrez à maîtriser l’Harmonie Majeure, l’Harmonie mineure et les Modes, et je vous donnerai de nombreux exercices pour intégrer la théorie directement à votre jeu.  

Je vous apprendrai pas-à-pas toutes les étapes pour analyser une grille comme je viens de le faire, et vous donnerai des exercices pour faire entendre les notes importantes des cadences, pour apprendre à relier les modes aux accords, etc…

Et sinon, consultez cet article où je propose 7 plans blues issus du jeu des grands jazzmen à jouer sur la grille de Blues. Ils vous seront d’une grande aide en attendant de pouvoir créer vos propres phrases !

Comme d’habitude, n’oubliez pas de partager cet article à vos collègues jazzmen.women qui ne maîtriseraient pas la grille de Blues en profondeur. Il vous suffit d’utiliser les petits boutons en bas à droite.

Catégories : ArticlesTheorie

2 commentaires

Rozann · 8 septembre 2021 à 11:09

C’est vraiment super, j’ai bien saisi les informations, merci beaucoup ! Hâte d’en découvrir plus !

    Louis · 8 septembre 2021 à 16:10

    Merci pour ton commentaire Rozann, au plaisir de rejouer ensemble !

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